FudôchiShinmyô
Roku
Le miracle de la sagesse
immuable
par Takuan soho
« L’épouvantail n’est pas
doté de raison,
mais il remplit bien sa
mission. »
LE MIRACLE DE LA SAGESSE
IMMUABLE (Fudochi Shinmyo Roku) a été écrit par Takuan Soho
(1573-1645). Il fut nommé supérieur au monastère de Kyoto dès l’âge de
trente-cinq ans, mais fut bientôt exilé car il se faisait l’avocat de la
séparation entre la religion et le gouvernement du shôgunat. De nombreuses
années plus tard, il fut autorisé au retour par Yagyu Munenori, qui fut l’un
des conseillers du troisième Shôgun. Par la suite, Il enseigna le Zen au
Shôgun.
Takuan Soho écrivit cet ouvrage à la demande de Munenori. Il contient des idées étonnamment proches de celles proposées dans le Heihô-Kadensho de Munenori (qui étendit le Fudôchi Shinmyô Roku aux arts militaires).
Les écrits de l’auteur sont présentés dans leur forme d’origine, comme une narration ou une discussion. L’auteur explique la nature humaine et présente la voie de la réalisation en discutant des points clés de la stratégie du sabre. Le Fudôchi Shinmyo Roku met l’accent sur l’importance de combiner les entraînements mental et physique. Il présente la nécessité qu’il y a de s’impliquer totalement pour réussir dans tout ce que l’on entreprend, que ce soit en tant que militaire, politicien, parent ou maître.
Comme la plupart des
maîtres, Takuan Soho était versé dans de nombreux arts, la calligraphie, le haiku
et la cérémonie du thé
MUMYÔ
JUCHI BONNO:
LORSQUE LA PENSÉE S’ARRÊTE,
ELLE FAIT PLACE À L’ILLUSION
Mumyô signifie « pas clair» et fait référence à l’illusion, au doute ou à l’hésitation. Ju signifie arrêter; dans le cas présent, il signifie arrêter la pensée sur chaque chose. Juchi correspond à l’état de l’être lorsque la pensée s’est figée. Pour le bouddhisme, il existe cinquante-deux étapes et juchi fait référence à l’étape où la pensée s’arrête ( se fixe ) sur tout ce qu’elle rencontre.
Je vais vous expliquer cela en termes de stratégie. Quand votre adversaire vous attaque avec son sabre et que vous essayez immédiatement de frapper à votre tour, si votre esprit se laisse prendre ( capter ), ne serait-ce qu’un instant, par le sabre de l’adversaire, vous hésiterez et vous serez instantanément touché par votre adversaire. C’est ce que signifie « s’arrêter ». Cependant, supposez que, bien que vous voyiez le sabre de votre adversaire fondre sur vous, vous « n’arrêtiez pas » votre esprit, mais que sans même penser à essayer de rendre sa frappe à l’adversaire, vous fonciez droit sur lui, saisissiez son sabre et lui arrachiez. Alors vous serez capable de faire du sabre qui aurait dû vous tuer, son contraire, un sabre qui tuera votre adversaire.
En Zen, cela fait référence à « s’emparer de la lance de l’adversaire et la retourner contre lui pour le tuer » . La « lance » pourrait être n importe quelle arme.
Si vous pensez au sabre, votre esprit sera pris par le sabre. Si vous vous concentrez sur le rythme et la distance, votre esprit sera prisonnier du rythme et de la distance. Alors vos actions seront sans objet et vous serez tué par votre adversaire.
Il n’est pas bon de porter attention à l’esprit de votre adversaire ou de fixer votre attention sur votre propre corps. Focaliser son esprit sur son propre corps est une étape temporaire de l’état de débutant.
Qu’importe le moment où l’esprit se laisse prendre, cela signifie toujours qu’il s’est arrêté et que vous êtes devenu comme une coquille vide. Je pense que vous avez déjà vécu ce genre d’expérience. En termes bouddhiques, l’esprit qui s’est arrêté est appelé mayoi: illusion.
SHÔBUTSU FUDÔCHI
(LA SAGESSE IMMUABLE DU BOUDDHA):
NE PAS ARRÊTER SON ESPRIT
LUI PERMET D’ETRE TOTALEMENT UTILE
Fudô signifie littéralement indéracinable ou immuable, mais cela ne signifie pas sans vie comme une pierre ou un morceau de bois. Fudôchi (sagesse immuable) fait référence à un état dans lequel l’esprit ne s’arrête pas et peut se déplacer librement en avant, en arrière, sur la droite et sur la gauche, dans n‘importe quelle direction.
Fudô Myôô est le nom d’une divinité protectrice du bouddhisme qui est habituellement représentée brandissant un sabre de la main droite et une corde de la main gauche, montrant ses dents en affichant un air féroce. Elle se tient debout prête à affronter les esprits malins qui tenteraient de barrer la route au bouddhisme. C’est la représentation symbolique du fudôchi qui protège la loi bouddhique authentique. La nature effrayante de cette manifestation du fudôchi conduit le commun des mortels à respecter et soutenir les enseignements du bouddhisme. Pour ceux qui approchent de l’éveil, ce personnage leur permet de comprendre qu’en persévérant dans leur recherche spirituelle, ils peuvent, comme Fudô Myôô, triompher de la perversité ou des obstacles de toutes sortes. En d’autres termes, le personnage de Fudomyoo exprime la nature immuable de l’esprit humain.
Si votre esprit « s arrête » sur quelque chose, divers jugements se font jour et des pensées s’affrontent activement dans votre tête. Un esprit qui s’arrête ainsi — un esprit lié — ne pourra pas être rendu à la mobilité. Mais considérons que vous êtes attaqué par une dizaine d’adversaires munis de sabres. Il vous est possible de vaincre les dix si, après avoir esquivé le premier sabre, vous ne laissez pas votre esprit «s’arrêter» sur ce dernier, mais qu’au contraire vous vous déplacez librement d’un adversaire à l’autre. Cela signifie que si vous devez faire face à dix adversaires, vous devez bouger votre esprit à dix reprises. Si votre esprit ne se focalise sur aucun d’eux, vous serez capable de vous battre contre tous, l’un après l’autre. Cependant, si vous laissez votre esprit « s’arrêter » sur l’un d’entre eux, même si vous êtes capable de parer son sabre, vous vous déplacerez inconsidérément lorsque le deuxième adversaire attaquera.
Kannon Bosatsu (le bouddha qui personnifie la compassion) est quelques fois représenté par un personnage possédant mille bras. Chaque bras tient quelque chose de différents, un arc, une lance, ou un sabre, par exemple. Si l’esprit de Kannon Bosatsu « s’arrête » sur le bras qui tient l’arc, les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres deviennent inutiles. Alors que si l’esprit ne s’arrête pas, les mille bras peuvent tous trouver leur utilité.
L’ÉTAT SUPRÊME EST DE REVENIR
A L’ESPRIT DU DÉBUTANT
Au niveau supérieur, le pratiquant retrouve l’esprit du débutant. A partir des conditions inhérentes à l’état de débutant, le pratiquant évolue en passant par différentes étapes, et lorsqu’il atteint l’état de fudôchi, il retourne à nouveau au premier état, celui de mushin (sans pensée).
Je vais vous expliquer ceci par rapport à votre stratégie. Lorsque vous êtes débutant, vous ne savez pas tenir votre sabre, ni même quelle garde prendre; par conséquent, votre esprit ne « s’arrête » pas sur votre corps; vous répondez simplement au sabre de votre adversaire sans avoir consciemment planifié votre réaction. Mais après avoir reçu des instructions techniques, après avoir étudié différentes gardes, différentes méthodes pour désarmer votre adversaire, différents moyens de concentration, et ainsi de suite, votre esprit « s’arrête » sur toutes sortes de choses. Lorsque vous avez l’intention de frapper votre adversaire, d’autres pensées vous viennent à l’esprit et interfèrent avec votre capacité de mener à bien votre plan. Mais tandis que les jours et les mois d’entraînement s’enchaînent les uns aux autres, vous devenez bientôt capable de faire face et de brandir votre sabre sans perdre l’état de mushin — vous êtes alors dans le même état d’esprit que le débutant qui n’a suivi aucun entraînement.
Qu’est-ce que cela signifie? L’état d’esprit du début et de la fin, au même moment. C’est comme si vous aviez compté de un à dix en respectant un cycle, et que le premier et le dernier chiffre se retrouvent l’un à côté de l’autre. Il en est ainsi avec la musique, lorsque vous commencez la gamme sur la note la plus basse et que vous montez progressivement, la note la plus haute et la note la plus basse correspondent l’une à l’autre.
C’est également vrai pour le bouddhisme. Lorsqu’une personne atteint un haut niveau de compréhension, toute volonté ostentatoire de faire valoir ses compétences disparaît définitivement. Le mumyô et le bonno de l’état de débutant émergent avec le fudôchi, qui est le résultat de l’entraînement, et une totale clarté d’esprit (mushin munen, sans esprit, sans pensées) peut alors être atteinte. Dans cette phase ultime, les mains et les pieds bougent comme s’ils répondaient à leur seule volonté, sans le moins du monde distraire l’esprit.
L’ÉPOUVANTAIL
Le moine zen
Butukoko Kokushi écrivit un poème pour exprimer cette idée de mushin:
«L’épouvantai! ne pense pas
à protéger les plants de riz, mais les oiseaux et les prédateurs voient en lui
un homme armé d’un arc et de flèches, la peur les fait déguerpir...
L’épouvantai! n ‘est pas doté de raison mais il remplit bien sa mission. »
Une personne
qui a atteint un haut niveau de maîtrise dans n importe quelle discipline peut
se comparer à l’épouvantail. Bien que tout son corps soit en mouvement, aucun
lieu ne retient son esprit, et elle peut atteindre un état de parfaite clarté
et d’absence de pensées (munen mushin).
C’est la même chose dans tous les domaines. Les personnes ordinaires qui ne se sont jamais entraînées manquent au premier coup d’œil de savoir, aussi ne font-elles jamais preuve de sagesse. De même, les gens qui ont atteint un haut niveau de compréhension n’exhibent pas leur sagesse aux regards des autres. Aussi étrange que cela paraisse, ce sont ceux qui n’ont qu’une connaissance superficielle des choses qui cultivent une apparence de sagesse. Je suis désolé de dire que récemment cette condition absurde se retrouve même parmi nos moines.
LA TECHNIQUE ET LES PRINCIPES REPRESENTENT LES DEUX ROUES DE LA CHARRETTE
Il est possible de faire une distinction entre l’étude des principes et l’étude de la technique. L’étude des « principes signifie s’entraîner jusqu’à atteindre l’état suprême — mushin — dans lequel l’esprit est libéré et n’est plus « retenu » par quoi que ce soit. Cependant, même si vous avez une compréhension intuitive des principes, vous ne serez pas capable de bouger votre corps de manière correcte sans pratiquer également la technique. En termes de stratégie, l’étude de la technique signifie maîtriser les cinq gardes de base et les différentes autres méthodes de pratique. Une simple connaissance de la théorie ne vous permettra pas d’exécuter à volonté les différentes techniques. D’un autre côté, un style de sabre même impressionnant ne sera d’aucune utilité tant que vous n aurez pas commencé à percevoir les processus impliqués par l’étude des principes. La technique et les principes sont comme les deux roues d’une même charrette.
PAS MÊME L’INTERVALLE D’UN CHEVEU
Examinons en termes de stratégie ce qu’implique la notion de « pas même l’intervalle d’un cheveu ». Le mot « intervalle» fait référence à un espace ou un vide. L’expression décrit deux choses qui sont si proches l’une de l’autre que pas même un cheveu ne pourrait être glissé entre elles. Par exemple, lorsque vous claquez des mains, vous émettez un son dès l’instant où les mains se touchent, il n’est nul intervalle entre la frappe et le son, pas même l’intervalle d’un cheveu. Le son ne prend pas le temps d’une pause pour réfléchir avant d’être émis, il résonne instantanément. Si votre esprit « s’arrête » sur le sabre de votre adversaire alors que ce dernier coupe sur vous, un vide se crée. L’existence de ce vide signifie que vous êtes ouvert et vulnérable à l’attaque de votre adversaire. Cependant, s’il n’y a aucun vide pas même l’intervalle d’un cheveu entre la coupe de votre adversaire et votre propre mouvement, son sabre et le vôtre ne font plus qu’un.
C’est cette même attitude qui prévaut lors des sessions zen de questions réponses. Pour le bouddhisme, si l’esprit ne se déplace pas librement mais s’attarde sur chaque chose, cela est considéré comme bonno, un esprit perturbé par le désir. Il est important que l’esprit bouge spontanément et continue à avancer sans marquer la moindre pause, comme le mouvement de la balle lorsqu’elle est jetée dans l’eau et emportée par le courant.
IL EST ESSENTIEL DE NE PAS ARRÊTER L’ESPRIT
Il est une expression, « l’étincelle qui jaillit du silex », dont le sens rejoint celui de la précédente « pas même l’intervalle d’un cheveu ». Lorsque le silex frappe l’acier, une étincelle jaillit immédiatement. Il n’y a pas d’intervalle entre l’action de frapper le silex et l’apparition de l’étincelle. De la même manière, il ne doit pas y avoir le moindre intervalle qui résulterait de l’arrêt de l’esprit. Ceci ne doit pas être pris à contresens comme impliquant vitesse ou agilité. Ce qui importe est de ne pas arrêter sa pensée sur la moindre chose. Ultérieurement, la vitesse viendra de la faculté de ne pas arrêter son esprit. Il s’agit là d’un point essentiel. Lorsque vous arrêtez votre esprit, l’adversaire s’en empare. Si vous vous déplacez avec l’intention d’être rapide, votre esprit est prisonnier de votre propre intention.
Parmi les poèmes de l’anthologie de Saigyo, il en est un écrit par une courtisane de Eguchi qui dit à peu près ceci:
« Certains hommes éprouvent de l’aversion pour ce monde, pourtant il n ‘est qu’une demeure éphémère, vous ne devez pas y abandonner votre esprit trop longtemps sans risque de le détester. »
La partie finale du poème, « vous ne devez pas y abandonner votre esprit » exprime l’essence même de la stratégie. Il est vraiment essentiel de ne pas arrêter l’esprit.
Si vous demandez à un moine zen, « qu’est-ce que Bouddha? » Il
peut brandir son poing. Si vous demandez, « quelle est l’essence du bouddhisme?
» le moine peut vous répondre, « une branche de prunier en fleurs » ou « le
cyprès dans le jardin », avant même que les mots ne s’échappent de votre
bouche. Que la réponse soit « bonne » ou « mauvaise» importe peu. Ce qui est
recherché, c’est un esprit libre et spontané. Les couleurs et les odeurs ne
peuvent influencer un esprit qui ne s’arrête pas. Cet esprit inébranlable peut
être appelé Dieu, Bouddha, l’esprit du zen ou l’essence de n’importe quel art.
Si vous vous arrêtez pour réfléchir avant de répondre à une question, les mots
que vous prononcerez seront peut-être magnifiques mais votre esprit n’en
demeurera pas moins obscurci par l’hésitation et le doute. Il est fait
référence ici à l’état de mayoi.
