Un Maître de Kiai-jutsu
( Par John F. Gilbey )
Shep Lacey (ce n’était pas son vrai nom), était
quelqu’un d’étrange. il semblait découragé, il vivait une sorte de
demi-vie.
Il pataugeait dans toutes ses
entreprises, et pendant les deux ans où je l’ai connu au Japon, de 1950 à
1952, il fut pour moi un problème constant.
J’ai fait tout ce que j’ai pu pour lui. Je le présentai
à des professeurs de Judo, Kendo, Karaté et d Aikido, et il étudia sous leur
direction durant un certain temps - un temps assez bref. Il manquait de persévérance
ce que les Russes appellent VYNOSLIVOST ( être en dehors de ce que l’on
fait), et c’était déjà trop triste car Il possédait un corps sans pareil
pour ce qui est de la musculature et du développement général.
Je me rappelle qu’une fois
nous étions entrain de nous livrer au Randori ( la pratique du Judo) dans une
petite salle.
Il esquivait et semblait rêver.
Je I‘ adjurai de m’attaquer mais il se contentait d’esquiver. Après 2
ou 3 minutes de cette attitude, il me fixa soudainement dans les yeux
et me dit, aussi doucement qu’une femme :“John,
aimez-vous le petit lait ?“.
Voilà le genre d’homme
qu’il était. Je dis cela en toute sincérité et non par rancune car, avec
tous ses défauts, Shep était précieux comme l’or. Je lui suis redevable
d’une grande dette. Sans lui ce chapitre ne serait pas écrit. Voici
pourquoi...
Le crépuscule tombait sur
Shibuya. Shep et moi venions juste de dîner et étions à un carrefour,
attendant le changement de couleur des feux de signalisation »pour traverser. A
cette époque, le trafic à Tokyo n’était certainement pas ce qu’il est
aujourd’hui, mais bien que les conducteurs kamikazes fussent peu nombreux,
ils étaient tout de même kamikazes.
Les feux passèrent au rouge et
nous nous arrêtâmes pour laisser passer le petit taxi vert qui fonçait vers
nous sans tenir compte des feux. Un mince japonais devant nous s’arrêta également
et étendit la main pour retenir la jeune fillette qui était avec
lui. Mais trop tard ; elle était déjà au milieu de
la chaussée, et n’entendait pas la voiture qui arrivait en trombe sur elle.
J’avais d’excellents réflexes,
mais je restai comme enraciné. Le Japonais, comme nous le vîmes plus tard,
avait de meilleurs réflexes encore, mais il fut également incapable d’agir.
C’était l’instant de Vérité. Et Shep Lacey y
brilla. D’un bond, il fut au milieu de la chaussée, attrapa la fillette au
vol, et se lança d’un parfait CHUGAIRI ou roulade sur l’épaule, ce qui était
d’autant plus surprenant qu ‘il n’avait jamais suivi les cours de Judo ou d’Aikido assez longtemps,
pour connaître cette manière de tomber. Le taxi heureusement les manqua et ils
se relevèrent Indemnes.
La première chose que je dis
à Shep, souriant, lorsque je me précipitai près de lui en courant est sans
doute complètement idiote mais je m’en rappelle :
Shep, dis-je “j’abomine le
petit lait, mais vous, je vous aime bien”.
La petite fille, âgée de 8
ans, Michiko, pleurait doucement, et le petit monsieur lui tapotait les épaules
et la consolait. il nous proposa d’aller nous remettre dans un salon de thé
voisin, tandis que nos nerfs se détendraient.
Une crème glacée tarit les
larmes de l’enfant, et le Japonais, Shep et moi dégustâmes un thé.
L’homme s’appelait Juzo Hirose,
un praticien renommé de la médecine traditionnelle,
avec une spécialité
de réductions de fractures. Il pouvait avoir 50 ou 60 ans (chez les orientaux
donner un âge précis est difficile). Je fis remarquer en plaisantant que
pendant un instant on aurait pu croire que nous lui aurions fourni une
paire de patients.
‘S’il-vous plait” répondit-il
“je ne veux pas vous heurter. Vous les Américains, vous aimez la
plaisanterie. Et j’aime cette qualité chez vous. Mais ce qui vient d‘
arriver, oublions-le à jamais”.
Il nous raconta que sa femme et
son fils avaient été renversés ainsi il y a deux ans et que tout son art en médecine
avait été impuissant à réparer les dommages faits par le choc du véhicule.
Nous nous excusâmes en des
termes appropriés. Il nous interrompit et très sérieusement nous demanda ce
qu’il pouvait faire pour nous afin de nous exprimer sa gratitude. Shep
l‘interrompit à son tour en lui disant que c‘ avait été une expérience délicieuse,
ajoutant toutefois qu’il n’aimerait pas la réitérer.
Nous bûmes encore du thé et
continuâmes à parler. Shep était toujours aussi bavard qu’une vieille commère :
c’est ainsi qu’il mentionna ma recherche dans les arts martiaux. Les yeux
d’Hirose s’éclairèrent. .Je regardai et retins mon souffle, les vieux
espoirs ressurgissaient dans ma poitrine. Il pressa Shep de continuer et ce
dernier le fit ; et comme il le fit !
Il me vanta au-delà de toute
limite. C’est alors que Hirose me demanda si j’avais jamais entendu parler
de Ninjutsu, l’art de se rendre invisible, du camouflage.
En effet, j’en avais entendu parler. Le Ninjutsu était une
discipline secrète enseignée aux espions d’élite avant et durant l’époque
Tokugawa.. J’avais entendu dire que l’un d’entre eux traversait une rivière
à pied en se servant de palettes ou flotteurs en
bois et de harnachements ; qu’il faisait 75 km par
jour en marchant de côté; qu’il
escaladait un mur haut de 20 m, et qu’il faisait encore
d’autres choses, semblablement incroyables.
Hirose souriait tandis que je
racontais ceci et dit “Mais avez-vous jamais vu un Ninja” ?
Je répondis que non. J’avais
entendu dire qu’il existait quelques professeurs encore en vie, mais que
j’avais été incapable d’en rencontrer un. J’ajoutai :
“Je donnerai vraiment
n’importe quoi pour parler à un Ninja”.
A ceci il répondit par un regard incisif vers Shep : « Vous
n’avez plus rien à donner. Mr Lacey vous a fait mériter à tous les deux une
démonstration. Car, voyez-vous, je suis l’un de ces - comme vous le dites
justement - professeurs encore en vie. Pouvez-vous venir à cette adresse mardi
prochain, le soir, vers 7 h”. Il nous donna à chacun une carte de visite à
son nom. Ainsi prit fin l’entretien. Vous pouvez être certain qu’à
l’heure dite, nous étions là, enlevions nos chaussures et entrions dans la
salle d’une maison somptueuse.
Du thé et des pâtisseries
nous furent offerts par une servante en Kimono. Puis elle se retira et nous nous
retrouvâmes tous les trois. Sans s’attarder en préliminaires Hirose commença
à nous exposer le Ninjutsu. Il nous parla de son origine et de son histoire :
apparaissant avant Tokugawa avec les premiers samourai ,à cause de la nécessité
militaire, et transmis jusqu’à présent par un esprit qui s’amplifiait
aux époques de guerre, diminuait en temps de paix , et s’était largement éteint
depuis que les armes à feu et l’armement moderne étaient en service. Très
vite, il esquissa son éthique philosophique qui, ce qui ne nous surpris pas, était
composée de Bouddhisme et de Taoisme. Puis il nous développa ses règles :
un Ninja, dit- devait être capable de marcher plus loin, et
plus vite, sauter plus haut, se battre mieux, se cacher plus facilement et
escalader plus vite qu’un autre samourai.
L’entraînement était plus pénible
qu’aucune autre chose au monde. Pendant des années vous passez chaque minute à durcir et préparer votre
corps.
Il me demanda de lui tordre le
poignet. Je lui fis une prise et commençai à exercer une lourde pression. Avec
un bruit sec. il se disloqua son propre poignet. Je voulus le retenir, mais il
pendait comme un torchon mou. Vous ne pouvez pas disloquer un poignet s’il
l’est déjà ! Il fit la même
chose avec son coude et son épaule. Et pour le rendre complet, il le fit avec
son genou et sa cheville. Bref, c’était un homme à qui l’on ne pouvait
faire aucune prise.
Puis il demanda à être attaché.
C’était là quelque chose à quoi j’avais songé. Quelques années
auparavant j’avais passé 2 semaines
à Chengtu, en Chine, avec un maître expert en noeuds. Ce vieil original
pouvait se débarrasser de quelque lien
que ce fut, et pouvait également
vous ficeler si bien que la seule chose que vous puissiez bouger après, ce sont
vos yeux.
J’attachai Hirose avec
l’une de ces méthodes dans laquelle, si vous essayez de dégager une jambe,
ou de remuer un bras, vous vous étranglez. En 20 secondes Hirose s’en était
débarrassé, tout souriant.
Il me complimenta : “Où
donc” demanda-t-il, “avez-vous appris ce noeud” ?
Je le lui dis, il approuva et dit qu’il était très
bon. Il me demanda de l’étrangler par derrière. C’en était trop ! En
Shime-waza (art d’étrangler) de Judo, j’étais redoutable. Il
y avait peut-être 2 ou 3 Japonais seulement qui pouvaient me combattre
sur ce point. Mais Hirose l’avait demandé.
Je l’attaquai avec un
Hadaka-jime et il se laissa faire. De nouveau j‘ éprouvai
cette sensation de tenir un tissu mou. Je persistai dans ma pression
cependant, même après qu’il fut devenu inerte, jusqu’à ce que je sois sur
qu’il soit inconscient. Je relâchai mon étreinte et reculai pour le laisser
s’affaisser. Mais il ne tomba
pas.
Il resta debout il se tenait
droit, souriant, “Est-ce tout ? demanda-t-il.
J’étais vraiment ébranlé,
cette fois-ci, il n’offrit aucune explication, mais enchaîna aussitôt la démonstration
suivante :
Un assistant musclé, en hakama,
entra avec un morceau de bois (d’environ 50 cm de long , 20 cm de large, et
12 cm d’épaisseur) et une épée
Japonaise. Lui et Shep tinrent le morceau de bois, tandis qu’Hirose
prit place, et d’un seul coup rapide, le coupa en deux avec l’épée.
Rendant l’épée à son assistant, il se tourna vers moi. “Ceci était
surtout pour vous montrer combien l’épée est acérée, plutôt que mon
habileté avec elle - car en fait je n’en ai aucune. S’il- vous- plait,
faites bien attention maintenant. Par concentration, je vais isoler divers éléments
de mon corps de telle sorte qu’une épée acérée ne pourra pas pénétrer la
peau.
Il se tint, solennel mais complètement
détendu. Son assistant se tint près de lui, l’épée en équilibre.
Finalement, Hirose indiqua son biceps droit avec l’index gauche. L’assistant
prit l’épée, en plaça le bord sur le biceps droit de son maître, et avec
un grognement bref, il l’abattit de toutes ses forces. Hirose tint le bras
tendu, tandis que son assistant œuvrait - en vain - la peau ne fut pas coupée
et le sang ne coula pas. Je regardai son bras. (On n’y voyait seulement qu’une fine ligne rouge causée par la
pression de la lame.
« Avez-vous pratiqué le Kendo ? »
demanda-t-il. Lorsque je lui répondis que j’étais seulement ceinture noire 2ème
Dan dans cette discipline, il rit
C’en est certainement assez pour savoir se servir d’une épée.” Il
me demanda alors de frapper de toutes mes
forces sur son avant bras gauche. Il me recommanda de bien viser car si
j’atteignais le haut
de son bras par inadvertance ce serait plus
grave. Je pris l’épée à l’assistant, visai le bras d’ Hirose, et
abattis rapidement l‘ épée. Je
pourrais exagérer et dire que j’y mis toute ma force. En vérité je ne
l’ai pas fait. J’avais peur, si je le faisais, de mal viser et de toucher le
haut du bras. C’est pourquoi je contrôlai ma force, mais assez peu cependant pour
pouvoir trancher le morceau de bois comme il l’avait fait.
Son avant-bras ne tomba pas. Le
sang ne jaillit pas. Hirose ne cria ni ne s’évanouit. Dans un semi état de
transe, je saisis son bras et le fixai. Une ligne rouge sillonnait la peau, mais
c’était tout. – Le Maître nous pria de nous rasseoir.
« Je ne prétendrai pas
que ce que vous venez de voir n’est pas un exploit extraordinaire
en fait, c’en est un : peu nombreux sont ceux qui peuvent le
faire.
Mais je dois avouer quelque
regret à ce sujet car personne n’a jamais été capable d’isoler le corps
tout entier de l’attaque; seulement des parties. C’est pourquoi, vous voyez
que cela a une valeur limitée : dans un duel, je peux difficilement
demander à mon adversaire de restreindre ses coups à telle ou telle partie de
mon corps.
S’asseyant lui-même sur le
tatami il dit : “Il y a une discipline complète toutefois, dans laquelle
je suis un maître et sur laquelle je n’éprouve aucune déception.
Dois-je vous le montrer ?“
Sur mes affirmations pressées,
il commença. :“Cette discipline est plus rare que le Ninjutsu. Elle
est appelée Kiaijutsu. En avez-vous entendu parler ?“
Je dis que oui, mais que
j’avais compris qu’elle etait surhumaine et légendaire, non sujette à des
recherches scientifiques”.
« Non »,
répondit-il « pas sur-humaine. Dites
plutôt sur-normale. Il y a tant de choses dans les arts martiaux qui ne
demandent seulement qu’une pratique concertée pour les amener d’un état éthéré
à un autre plus réel.
Le Kiai-jutsu (art de
l’esprit du cri ), bien que peu répandu
n’a pas été l’exclusivité du Japon.
Je pense que
de nombreux Chinois en avaient la maîtrise; et le troyen Hector
n’avait-il pas lui-même un cri effroyable ?
J’ai également entendu dire
que les anciens guerriers Irlandais se servaient d’un cri qui pouvait faire
reculer les armées. En parlant de légende, dans les bois de la Grèce antique,
il y avait des hurlements qui faisaient trembler les gens de peur, les
faisaient frissonner, et les réduisaient à devenir à la fin, une masse
immobile.
Ces hurlements étaient attribués au dieu Pan, et je comprends
que cette légende est la source du
mot « panique » dans votre langue.
Mais pour en revenir au
Kiai-jutsu ,il n’est pas surhumain. Il requiert toutefois un talent inné.
Certaines personnes le possèdent et ne le réalisent jamais
suffisamment pour le développer. J’ai connu un prêtre
bouddhiste qui entra une fois dans une étable pour demander son chemin. Il
n’avait pas dit 5 mots que toute la construction s’écroula sur lui. Vous
comprenez, sa voix était exactement accordée, ou engrenée à cet édifice.
Ce genre de choses arrivait si
souvent au pauvre homme qu’il était obligé de parler en murmurant tout le
reste de sa vie, pour éviter des incidents regrettables.
Si vous doutez des effets
physiques de cet art, prenez un violon et un verre à boire à côté. Quand le
violon jouera sa note, le verre éclatera. Caruso pouvait le faire avec sa voix
merveilleuse .
Dans le domaine des infrasons
et des ultrasons, les savants peuvent de nos jours, avec son aide, refroidir, réchauffer,
couper. Pourquoi pas tuer ?
Le Kiai-jutsu est une espèce
de ton, une vibration d’articulation et - c’est le plus important - d’esprit
ou de volonté. Mais ici j’ai promis de vous faire
une démonstration, non de vous ennuyer.
A ce moment il fit signe à son
assistant d’approcher. Il le frappa sèchement sur le visage, et immédiatement
un filet de sang coula du nez de l’homme. Il coula lentement pendant peut-être
15 secondes et là, il fut positivement jugulé par une force qui semblait venir
de sous la maison C’était comme un coup de tonnerre. Mes yeux allaient du Maître
à son assistant. Le sang s’était arrêté de couler au moment du Kiai.
“J’ai dit tout à l’heure que je n’éprouvai aucune déception
dans cet art. Je m’explique c’est l’art de combat par excellence. Car dans
un combat de rue, le meilleur combattant du monde peut être tué
accidentellement et normalement ou accidentellement, quelle différence cela
fait-il si vous êtes mort ?
“Kiai-jutsu ne permet aucun accident. Il peut tuer ou blesser à distance, distance dont
l’assaillant ne peut se servir à son avantage.
“Maintenant il se fait tard
et nous n’avons plus le temps que pour une seule expérience. Voudriez -vous
bien être mon partenaire ?“
Sans trop d’enthousiasme
“j’acceptai.“Bon. Vous êtes environ à 10 pas de moi.
Mr. Lacey voudra bien être
assez bon pour compter qu’à 3.
A 3 ,vous devrez bondir et m’attaquer.
Shep commença à compter. Mais
maintenant les activités de la soirée m’avaient Infligé un grand effet sur
le plan émotionnel, et j’étais très déconcerté.
Mais lorsque j ‘entendis 3, je démarrai, prêt à
l’attaque.
Mais l’instant d’après,
j’étais assis à terre. Je pensai que Shep n’avait pas encore donné le
signal, que je n’avais rien
entendu. Car Hirose et son assistant étaient debout et parlaient à voix basse.
Mon esprit était très floconneux.. Je me tournai vers Shep, il riait
sottement.
« Arrêtez de ricaner et
dites 3 » lui demandai-je. A ceci il rit encore plus fort. Puit il s’arrêta
et dit “Diable John, je l’ai dit”.
« Mais il n’a pas crié”, laissai-Je échapper »
. Shep répondit “Il l’a fait, vieux. Et Seigneur, comme il l’a fait”.