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LA
CONCEPTION JAPONAISE ET LA CONCEPTION
OCCIDENTALE DE LA
CULTURE
(
Michel Random )
Dans
la perspective orientale, notre culture
occidentale semble résulter de la peur de
la mort. Celle-ci enferme l’homme dans sa
folie de “durer”, soit par la volonté
d’assurer son existence
spatio-temporelle, soit ( et c’est encore
plus dangereux ) en cédant au désir de
survivre dans un univers intemporel grâce
à des réalisations intellectuelles qui
lui masquent la véritable nature de la vie.
Par rapport à ce point de vue, la
culture orientale paraît exprimer un dépassement
de l’angoisse devant la mort, celle
qui bloque l’homme, prisonnier dans la
coquille du moi et de l’intellect, dans
son ascension vers la Vie véritable, où
mort et impermanence sont elles-mêmes intégrées.
Pour l’Orient, pas le moindre doute la
nature profonde de la vie se manifeste dans
la mouvance et les changements de toutes
choses et ne s’accomplit pleinement que
sur un chemin de transformation, par la
montée et le retour vers la patrie. Pour
saisir le sens de la vie il ne faut plus la
comprendre et la réaliser comme un objet mais
l’accomplir dans l’unité avec la
totalité de la Vie, qui abolit
l’opposition entre sujet et objet et
accepte le destin de telle sorte que vie et
mort y sont fraternellement unies.
Tout comme nous, le Japonais aime la vie. Il
se réjouit de posséder pouvoir et argent,
souffre de la maladie et de la mort et
accueille volontiers les joies de
l’existence. Mais certaines attitudes lui
paraissent être des signes d’immaturité,
donc de manque de cultures. S’accrocher,
par exemple, aux biens matériels, se
plaindre de pertes financières, récriminer
contre la souffrance ; ou encore faire
preuve d’amertume en vieillissant et écarter
de soi la pensée de mort. Enfin vouloir éluder
le destin assigné à l’homme en
s’identifiant à un monde supra-temporel
de la pensée et lutter ainsi contre la loi
des transformations. En hiver on a froid
parce que c’est l’hiver. Un
vieillard aigri est une figure comique. Et
la mort ? Elle fait partie de la vie. Penser
autrement, c’est n’avoir pas encore
compris grand-chose, ne pas être encore
“sur la Voie” et mériter une grande
pitié. La Voie, elle, est toujours la même.
C’est celle sur laquelle l’homme, grâce
à son unité initiale avec la Grande Vie,
renouvelée et affermie, qui s’ y
manifeste, se soumet humblement à la loi éternelle
des mutations.
Tous les arts martiaux tir à l’arc,
escrime, lutte, etc., affranchis de leur but
objectif de victoire sur l’adversaire,
deviennent l’occasion d’atteindre une
attitude spirituelle par laquelle l’homme
parvenu à la maturité gagne sans combattre.
Parce qu’il est délivré du moi, il exécute
parfaitement, en se jouant, l’action désirée
et, d’autre part, la disparition du moi
prive l’adversaire de son “objet”. Il
tire, frappe, se bat il ne rencontre que le
vide -et il est vaincu.
Dans tous les arts. qu’il s’agisse de
peinture, chant, récitation, poterie, art
des bouquets, ou encore de forger une épée,
l’élève tend, par une incessante répétition,
à une exécution parfaite. Mais il sait
qu’il ne peut réussir que si, mort à
lui-même, affranchi de son moi, il est
devenu l’organe de la Vie. L’unité
essentielle est alors à l’oeuvre et, dans
le langage de l’image intérieure qu’il
incarne, elle se manifeste, respire et
fleurit à travers la forme créée par
l’homme. En vérité, tout dépend de la
transformation de celui-ci en instrument
de la Vie. Ainsi seulement s’explique ce
que disent les Japonais “ Le tir à
l’arc ou la danse, les bouquets ou
l’escrime, peindre ou lutter, boire du thé
ou chanter, fondamentalement tout cela est
une seule et même chose.
Si
nous pensons à la performance ou à “
l’œuvre “, cette phrase ne veut rien
dire.
Comprise
au sens du “ devenir Soi “ et de la
maturation par laquelle la plus grande Vie
se manifeste dans la petite, c’est une
pure et simple évidence.
L’existence
entière du Japonais est parcourue par la
pratique du silence intérieur.
Elle
trouve sa forme la plus haute dans les
exercices de méditation des moines Zen.
Ils
sont observés dans toutes les écoles des
maîtres et pour tout le peuple ils font
aussi partie du quotidien.
Ils
se situent donc à trois niveaux :
- Au plus élevé, ils sont directement liés au
travail de libération et préparent
l’homme à la grande illumination
(satori).
-
Pratiqués chez les maîtres, dans les écoles,
ils sont le point de départ et la base
d’entraînement à une performance déterminée.
- Pour
le peuple, ils fondent toute sa manière de
vivre et c’est peut-être le trait le plus
caractéristique de la culture japonaise
de voir toutes les fonctions quotidiennes y
devenir objet d’exercice.
- Tous
sont axés sur la pratique du silence.
L’exercice
fondamental se présente sous trois aspects
immobilité du corps, exercice de la
respiration, exercice du centre.
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