Arts martiaux et efficacité

Interview de Maître Hatsumi

Juin 1998

par Bernard Bordas, 10e DAN Shihan.

ARTS MARTIAUX ET EFFICACITE

REVELATIONS D'UN MAITRE INITIE AU NIHON KAKUTO KOBUJUTSU NINJUTSU

Aujourd'hui , les arts martiaux deviennent de plus en plus figés , leurs formes (KATA) de plus en plus strictes . Cependant , lors d'un combat , des deux combattants , c'est celui qui est le plus fluide , le plus naturel qui l'emporte.

HATSUMI Sensei, fondateur du BUJINKAN , nous explique pourquoi , dans cette interview très pertinente : propos recueillis par Bernard BORDAS en juin 1998 au Japon.

Bernard BORDAS : Dans la vie quotidienne , être figé ou bien contracté est bien souvent un signe de manque de confiance en soi , de peur ou de ´mal être´ , comment des styles de combat peuvent ils être aussi figés de nos jours ?

En a t-il toujours été ainsi ?

HATSUMI Sensei: Non , bien sur , autrefois, l'art martial était conçu pour être utilisé et dans cet optique il faisait partie de la vie intégrante du BUSHI (guerrier , samourai).Comment aurait il put être figé ?

Bernard BORDAS : Au Japon les mots SEIGATSU (vie , existence) et SHIZEN (nature) sont très souvent associés , y a t'il un rapport avec vos propos ?

HATSUMI Sensei : En effet , ce qui n'est pas naturel n'est pas en harmonie avec la vie . La vie change constamment , tout est naturellement évolutif , rien n'est figé. Dans ce sens , tout ce qui tend à se figer n'est pas naturel et étant contre -nature , est voué à disparaître car stérile.

Bernard BORDAS : En est-il de même dans les arts martiaux ?

HATSUMI Sensei : Oui bien sur , les styles figés des ´arts martiaux nouveaux´ créés après l'ère EDO (en période de paix) n'ont pas été conçus pour être utilisés (la caste des bushi-samourai , ayant été abolie) ils n'ont donc rien à voir avec l art martial véritable et traditionnel ´KAKUTO NIHON KOBUJUTSU´.

Bernard BORDAS : Même en tant que style de défense?

HATSUMI Sensei : Soyons sérieux , aucun professionnel du combat ne voudrait utiliser ces styles figés (et figeant) lors de ses missions de protection ou autres interventions dans lesquelles des vies sont en jeu : Etre figé lors de telles opérations , revient à mettre en péril la vie de ses coéquipiers ou bien de se faire tuer Dans de tels cas comme dans beaucoup d'autre d'ailleurs , notre survie dépend de notre mobilité et de notre capacité à nous adapter . Rien ne se passe à 100% comme à l'entraînement . Survivre dans un vrai combat nécessite beaucoup de créativité, il ne suffit pas de restituer des formes conventionnellement figées (KATA);Lorsque j'ai enseigné aux instructeurs des forces spéciales (FBI , CIA , SAS) ceux-ci ont été très impressionnés par ma façon de bouger en combat , tant elle était naturelle et proche de ce qu'ils pratiquent lors de leurs ´opérations´.

Bernard BORDAS : Beaucoup de professeurs d'arts martiaux dispensent leur enseignement comme s'il s'agissait d'une matière comme une autre , sans tenir compte que ce qu'ils enseignent sur le tatami , peut devenir dangereux pour leurs élèves en dehors du cadre sécuritaire du dojo: certains brise-chutes peuvent se révéler catastrophiques sur un trottoir , les immobilisations au sol ne sont possibles uniquement que contre un seul adversaire , etc...Sorti du contexte de l'entraînement sportif et éducatif du dojo beaucoup de techniques enseignées sont inapplicables en combat réel.

HATSUMI Sensei : Oui en effet , les forces spéciales que j'ai côtoyées ne s'entraînent pas sur des tatamis ni dans des dojos . Ils ont à leur disposition des répliques exactes de rues , d'immeubles et d'appartements équipés. Pour ces vrais professionnels , l'art du combat n'est pas un sport ni un business , c'est la vie de tous les jours: Ils n'ont rien à gagner , rien à vendre, l'art martial retrouve ici sa vraie signification : celle de protéger et de sauver des vies .

Bernard BORDAS : J'ai connu des étudiants universitaires qui se sentaient si bien protégés de la vie réelle dans leur complexe universitaire , (restaurant , gymnase , logement , salles d'étude) qu'ils n'aspiraient plus à exercer le métier objet de leurs études , mais préféraient devenir enseignant . Ils ne voulaient plus sortir de leur cocon pour affronter la vie. Dans les arts martiaux´, on peut observer le même comportement : certains élèves se trouvent protégés dans la structure exotique et anachronique du dojo (un monde à part) et aimeraient ne plus en sortir .Très vite ces personnes ´décalées´ désirent à leur tour devenir SENSEI , celui que l'on respecte parce qu'il nous restitue un savoir . C'est la mort de l'art martial , car ce dernier est cantonné à n'être qu'un produit de consommation et son rôle initial de protection se limite à assurer le salaire du professeur (vendeur de kata).

HATSUMI Sensei : Je comprend ce que vous voulez dire: En occident il existe un réel décalage entre la vie et le dojo . Cela n'existe pas chez nous , au Japon , car le Budo et le Dojo font partie de notre culture et ne nous sont donc pas exotiques . Traditionnellement , le Dojo est l'endroit où l'on pratique la voie afin de trouver l'éveil ;aussi , cela doit être partout . De même , les entraînements doivent aussi se dérouler en pleine nature et la pratique ne doit pas se limiter aux heures d’ouverture du dojo.Cessons nous de vivre en dehors des heures de cours ? J'ai eu la chance de rencontrer TAKAMATSU Sensei et de devenir son élève : TAKAMATSU Sensei n'exerçait pas le métier de professeur d'arts martiaux, (il tenait une petite maison de thé à KASHIHARA-SHI dans la banlieue de NARA ) , cependant , pendant les 10 ans qu' il passa en Chine, il fut le garde du corps de POU HI ( le dernier empereur ) . Il à du faire face à nombreuses reprises à des adversaires armés et déterminés et utiliser alors ce qu'il avait appris de ses maîtres Ninjas . Même âgé de 80ans TAKAMATSU était d'une efficacité redoutable , malgré sa petite taille et son poids léger . Il n'utilisait ni la force ni la rapidité que l'on perd tous deux avec l'âge et pourtant il était littéralement terrifiant, entre ses mains je n'étais qu'un insecte , tout « Maître » d'arts martiaux modernes que j'étais , lorsque je l'ai rencontré .Un art martial qui ne privilégie que la puissance musculaire et la rapidité de mouvement ne peut être qu'un passe temps, un défouloir pour jeunes sportifs. Ceux-ci devront arrêter la pratique avec le temps, car ils perdront leur efficacité en prenant de l'âge, (peut être , alors , enseigneront ils ? )Ce que je vous enseigne ici , vous pourrez le pratiquer jusqu'à la fin de votre vie . TAKAMATSU Sensei s'entraînait régulièrement sans problème , jusqu'à l'âge de 80ans .

Bernard BORDAS : Beaucoup de pratiquants doivent abandonner l'entraînement à cause d'arthrite ou d'arthrose survenue suite à un entraînement ´non naturel´ de leurs articulations et de leur corps en général. Que dire aussi des épaules et genoux démis définitivement lors de longs affrontements sportifs ? (le spectacle coûte cher à l'artiste, dans ce cas ....) .C'est une grande chance pour moi de vous avoir rencontré, car mes genoux et mes coudes commençaient à me faire souffrir après plus de 20 années passées à donner des coups dans le vide.

HATSUMI Sensei : Dans la vie , tout s'écoule naturellement , rien n'est saccadé. Dans certains styles de combat les pratiquants exécutant leurs kata semblent sortir d'un film muet du début du siècle dans lesquels les images sautaient d'un mouvement à l'autre. Est ce une façon naturelle de bouger ? Si vous marchiez ainsi dans la rue vous ne manqueriez pas de vous faire remarquer, (et ce n'est certainement pas le but dans le BUDO) .

Bernard BORDAS : L'énergie (le ki) circule plus librement dans un corps fluide et décontracté , bloquer son corps de cette manière n'est ce pas contrarier le flux des énergies internes ?

HATSUMI Sensei : Oui absolument , ce qui n'est pas naturel nous rend malade , à la longue ; (au Japon le mot ´maladie´ se dit ´BYOKI´ et se compose des idéogrammes signifiant: ´désordre , dysharmonie´ pour BYO et ´énergie vitale, esprit´ pour KI .Dans la chine ancienne , ces mêmes mots associés se lisaient : ´la honte dans la maison´ et signifiaient aussi ´maladie´.....) .

Bernard BORDAS : Qu'en est il de l ëavenir des budo dans le monde ?

HATSUMI Sensei : Actuellement ,au Japon comme ailleurs , les styles figés ou trop stricts ont tendance à disparaître . Les gens préfèrent pratiquer des sports de combat dans lesquels ils peuvent s'exprimer plus librement ( luttes , free fight etc. ).Les Japonais n'ont plus de temps à accorder à ce qui ne sert pas leur vie quotidienne , leur travail ou leur famille . Moins de 1% des Japonais pratiquent les arts martiaux. Les jeunes préfèrent le foot ball ou le base ball pour développer l'esprit d'équipe , et les autres choisissent le golf pour le standing et la concentration . D'ici quelques années , plus personnes ne s'intéressera au BUDO au Japon hormis les étrangers .Et ceci est très grave car les occidentaux aimant bien les formes ( plus faciles à codifier que le´feeling´), les professeurs d'arts martiaux ont tendance à créer des katas de plus en plus de formalistes et exotiques pour satisfaire leurs clients/élèves étrangers. Tout cela devient de plus en plus du commerce et du spectacle , où l'art martial véritable et complètement oublié, (voire volontairement ignoré car non rentable). La majorité des non-Japonais ont découvert ce qu'ils croient être les arts martiaux aux travers des films (le plus souvent américains) aussi espèrent' ils retrouver dans les dojos ce qu'ils ont vu au cinéma .Et bien souvent le professeur , très consciencieusement , s' adapte pour conserver sa clientèle...

Bernard BORDAS : Les étrangers viennent au Japon pour pratiquer l'art véritable et on leur sert des katas codifiés spécialement pour être à leur portée , ils ont donc été mystifiés depuis toujours.

HATSUMI Sensei : Les étrangers ont une image caricaturale du Japon et du BUDO: beaucoup ont découvert les Samouraï et le Bushido dans le roman américain « shogun ».Ce que la plupart ignore c'est que le livre « bushido » à été écrit par Inazo NITOBE , (un universitaire ) en 1899 , soit 32ans après la disparition des derniers Samouraï ; de plus cet ouvrage fut écrit à partir d'un roman épique comprenant 11 volumes (Hagakure Kikigaki) écrit à la gloire des guerriers quelques 150 ans plus tôt, par le moine Yamamoto Tsunetomo . Cet ouvrage , prône tout au long de ses histoires , l'idée que ´la voie du guerrier est la mort´. Avant d'être un moine , Yamamoto Tsunetomo servit le clan Nabeshima au département des écritures, et n'eut jamais de vraies expériences du combat ni ne fut maître d'arts martiaux. Comme vous le voyez , ni le livre ´BUSHIDO , la voie du SAMOURAI´, ni son inspirateur ´HAGAKURE KIKIGAKI , notes recueillies à l'ombre des feuilles´, ne furent écrits par des guerriers , mais bel et bien par des intellectuels rêveurs et nostalgiques , durant une période de paix , et n'ont rien à voir avec l'essence du BUDO .Ce sont donc ces images d'Epinal d'un autre temps et d'un autre monde qui attirent les pratiquants dans notre pays . Aussi vous comprenez maintenant pourquoi la plupart des Sensei , (ultra nationalistes et ultra conservateur), leur vendent ce qu'ils sont finalement venu chercher : des images de cartes postales aux senteurs exotiques, c'est à dire : du folklore oriental .

Bernard BORDAS : L'art véritable est il si compliqué pour nous occidentaux ?

HATSUMI Sensei : Non , bien au contraire. Comme vous l'avez très bien compris , l'art véritable est tellement naturel que l'on ne peut pas en faire un business ,il est en chacun de nous ( instinct de survie ? ) . D'ailleurs , pour ma part , je n'enseigne pas de techniques à mes élèves , je rend seulement leurs mouvements plus simples leur attitude plus fluide , ou si vous préférez, je corrige ce qui n'est pas naturel dans leur comportement . Dans ce sens, je les protège de la rigidité.

Bernard BORDAS : Vous corrigez leurs points faibles en quelque sorte;

HATSUMI Sensei : Oui , je remet en place ce qui doit l'être : j'ai été chiropracteur pendant plus de 30 ans et je n'ai rien fait d'autre que de remettre à sa place ce qui ne l'était plus.

Bernard BORDAS : Cependant vous transmettez tout de même la pratique ancestrale de 9 différentes écoles traditionnelles de Bujutsu et de Nin jutsu dans le Bujinkan..

HATSUMI Sensei : Oui bien sur et c'est à travers la pratique de celles ci , que je peux rendre mes élèves plus efficaces dans la vie de tous les jours: la tradition dans les arts martiaux , à toujours été d'évoluer , de s'adapter à l'époque à laquelle ils étaient pratiqués afin d'être plus efficaces et plus ´pratiques´:lorsque les armes à feu (arquebuses et pistolets amenés par les portugais et les hollandais ,vers 1540) ont fait leur apparition sur les champs de batailles au Japon , les armures (yoroi kabuto ) furent conçues de manière plus solide afin de résister aux tirs de ces nouvelles armes (dont l'utilisation était considérée par les guerriers conservateurs comme un déshonneur et une lâcheté sans pareil ). Les armures ayant évoluées ,certaines écoles eurent l'intelligence de modifier leurs techniques de combat et de rendre leurs armes plus performantes ; ainsi le sabre de l'école SHINDEN FUDO est il plus long et plus épais qu'un katana standard ; de la même façon , les techniques des écoles s'adaptaient à la région où elles étaient développées (géographie et nature du terrain ) . Il est clair que l'on ne se bat pas de la même façon dans une rizière boueuse , sur une pente escarpée d'une montagne graniteuse , sur le bord d'une plage sablonneuse , dans une forêt de bambous ou à l'intérieur d'une maison .L'école KUKISHIN DEN contient des kamae ( postures de garde ) très stables et très basses: cela vient du fait qu'une des nombreuses origines des techniques de ce « ryu » provient de la marine de guerre (kuki suigun ) et lors d'une bataille sur un navire , la stabilité est primordiale .

Bernard BORDAS : Peu de gens savent qu'il existe une multitude de différents modèles de sabre selon les époques et les clans ;les Ninjas eux même avaient leur propre type de sabre , le Ninjato .

HATSUMI Sensei : En effet , le sabre de l'école de Ninjutsu TOGAKURE est plus court qu'un sabre standard d'environ un tiers ; cela lui permettait d'être dégainé de la main droite comme de la main gauche tout en étant porté comme un sabre traditionnel .De plus les agents de renseignements ( Ninja ) devaient pouvoir se faufiler partout (pour espionner ) et pouvoir dégainer et se battre sur place s'ils ne pouvaient s'enfuir une fois découvert. Et pour livrer un combat sous des combles par exemple , mieux vaut utiliser un sabre à lame courte .

Bernard BORDAS : Les styles traditionnels ne sont donc pas figés comme on aurait tendance à le croire en occident ?

HATSUMI Sensei : Non pas du tout , la tradition est de vaincre , de survivre , pour cela il faut sans cesse s'adapter : seul le ´FEELING´ propre à chaque école reste intact car c'est l'essence du RYU . Et ce sont les essences des 9 écoles du BUJINKAN que je vous transmet aujourd'hui qui font notre richesse et notre efficacité .

Bernard BORDAS : Mais aujourd'hui , plus personne ne se sert de sabres ni de lances sur un champ de bataille (lors d'un conflit armé ) .

HATSUMI Sensei : Bien sur, mais quelque soit l'arme que vous utilisez pour vous protéger , c'est l'esprit du combattant qui est important pour survivre et vaincre : si vous avez une mauvaise estimation de la distance , un mauvais contrôle de votre souffle (de vos émotions ) ou de votre équilibre , sur un champ de bataille ou ailleurs , avec une arme , un véhicule , ou un outil , c'est du pareil au même ; les conditions changent mais vos points faibles restent les mêmes , et on tombe toujours du coté où l'on penche....

Bernard BORDAS : En fait vous enseignez surtout une attitude mentale (GOKORO GAMAE); comme FUDOSHIN (garder la tête froide) ou BUFU IKKAN (rester vigilant) par exemple .

HATSUMI Sensei : Je corrige ce qui est erroné dans l'esprit de mes élèves afin qu'ils ne se trompent pas de voie .

Bernard BORDAS : Vu la conception occidentale du budo beaucoup de pratiquants font encore fausse route ; Nous cherchons une réponse à nos problème du coté de l'orient au lieu de la chercher en nous même. De là vient notre besoin d'exotisme....

HATSUMI Sensei : Mais partout dans le monde, les arbres poussent vers le ciel , la pluie tombe vers le sol . Les lois universelles régissent la nature en orient comme en occident et ceux qui sont en harmonie avec celles ci ,sont en harmonie avec la Vie ( ce qui est ).

Bernard BORDAS : Peut on affirmer que le BUDO c'est la vie ?

HATSUMI Sensei : BUDO , dans le sens de retrouver une protection naturelle, oui en effet, mais pas dans le sens d'utiliser les budo pour faire du business, de vivre sur le budo.

Bernard BORDAS : Il est préférable de dire alors , que le BUDO n'est pas différent de la vie .

HATSUMI Sensei : Oui , c'est mieux ainsi . On peut dire aussi , qu'il est naturel d'être vigilant .

Bernard BORDAS : C'est le principe de ´BUFU IKKAN´, n'est ce pas ?

HATSUMI Sensei : Oui , c'est cela .

Bernard BORDAS : Sensei , avez vous un conseil particulier à transmettre aux BUDOKA ?

HATSUMI Sensei : Vouloir à tout prix reproduire une forme , c'est en être prisonnier : la forme tue le KI, la créativité et la spontanéité . Pratiquer un art martial , c'est devenir de plus en plus souple (JU) et donc être de plus en plus capable de s'adapter à n'importe quelle situation . De nos jours , les gens sont de plus en plus prisonniers des formes , du confort et des modes . Il ne faut pas donner de l'importance à tout ceci , (être détaché, garder ses distances). Dans le cas contraire , le corps et l'esprit deviennent rigides , c'est très dangereux , ce n'est pas une voie naturelle . Les gens rigides deviennent obtus , têtus et finissent leur vie dans la solitude .

Bernard BORDAS : Ils sont trop YANG et rejettent toute opinion différente de la leur, c'est pour cela qu'ils perdent leurs relations, n'est ce pas ?

HATSUMI Sensei : Oui , c'est cela , devenir souple c'est être en accord avec la nature : les animaux sont souples , ils ne se compliquent pas la vie , ils l'acceptent telle qu'elle est.

C´est très intéressant, cela reflète l'idée de ´SHIKIN HARAMITSU DAIKOMYO´.

Bernard BORDAS : Pouvez vous nous en dire plus à ce sujet ?

HATSUMI Sensei : SHIKIN signifie : l'Existence , la Vie (Ce qui EST) ....

HARAMITSU : nous interpelle sur l'idée globale de protection , (savoir se protéger) : pour cela il est très important de choisir une voie sincère (MAKOTO NO MICHI) ; cependant il ne suffit pas que vous pensiez que la voie que vous avez choisie est juste , il faut qu'elle soit naturellement juste , c'est cela MAKOTO NO MICHI . Aussi important est le fait de savoir donner. La nature donne sans compter et sans rien attendre en retour. Il faut vivre naturellement ; TAKAMATSU Sensei s'est efforcé tout au long de sa vie, à vivre de façon simple et naturelle, (nourriture , hygiène , exercice).

De nos jours , beaucoup de personnes pratiquent les budo en suivant une mauvaise voie, (ils se forcent à être ´rigides´ , cela leur donne un sentiment de ´puissance´). Vous devez respecter la nature, vivre en harmonie avec elle et rester à son contact , c'est cela la voie juste : être en harmonie avec la vie . Accepter ce qui est comme faisant partie intégrante de la Vie , c'est cela ´vivre naturellement´.

DAIKOMYO, signifie qu'il faut toujours garder une lumière intense au milieu de l'obscurité , (garder la Foi dans les pires épreuves). Lorsque je fais des vidéos , c'est tout cela que j'essaie de transmettre. C'est cela mon enseignement, mais beaucoup ne comprennent pas. Si l'on vous enseigne autre chose que ceci en mon nom , alors ce n'est pas de mon enseignement qu'il s'agit. Certaines personnes utilisent le nom du BUJINKAN sans me connaître ni connaître tout ceci , c'est une grande honte , car ils trompent leurs élèves. De plus ne connaissant pas la véritable pratique (bienfaisante) du BUDO, ces personnes sont dangereuses pour tous ceux qui leur donnent leur confiance.

Bernard BORDAS : De tels ´personnages´ sont très limités et sont vite dépassés par leurs élèves .

HATSUMI Sensei : Si leurs élèves viennent ici, ou bien s'entraînent avec vous , ils deviendront meilleurs que leurs professeurs en un mois d'entraînement dans le véritable feeling du BUDO .

Bernard BORDAS : ´un pas dans la bonne direction , vaut mieux que mille dans la mauvaise´.

HATSUMI Sensei : Oui , c'est cela , c'est une chance pour l'Europe que vous veniez chaque année pendant un mois au Japon depuis bientôt 10 ans , vous imprégner du ´feeling´ évolutif du BUJINKAN : Ceux qui ne viennent pas ne savent rien ...

Bernard BORDAS : De tout temps , il y à eu des faussaires dans bien des domaines . Beaucoup s'imaginent encore que le BUJINKAN BUDO NINJUTSU est un art martial comme un autre dont on peut utiliser le nom . Dans la plupart des autres styles , les fondateurs ont disparu depuis bien longtemps et n'importe qui utilise leur nom et celui de leur école , sans que l'on puisse vérifier si la pratique et l'enseignement de ces personnes est juste ou non.

En tant que fondateur du BUJINKAN , vous êtes à même de surveiller ceux qui se servent de la renommée de votre école .

HATSUMI Sensei : Quoi que l'on enseigne, si on est un professeur sincère et efficace , les élèves viendront à nous. Il n'est pas besoin d'utiliser un nom connu. Je ne suis pas étonné que plus d'une dizaine de dojo vous suivent et vous font confiance, car vous êtes authentique et généreux. Je suis sur que si vous créiez votre propre style vous auriez autant d'élèves. Je vous l'ai déjà dit auparavant, car votre style est naturel et sans forme aucune, comme le mien .

Bernard BORDAS : Si vous le permettez, je pense à tous ces élèves abusés par les professeurs se réclamant de votre enseignement . Beaucoup d'entre eux cherchent vraiment ce qui leur arrive: je les entend déclarer : ´je me suis inscrit dans ce dojo car je n'ai rien trouvé de plus près de mon domicile´. C'est vraiment incroyable, pour ma part, je m´entraîne à 20 000 KM de mon domicile en venant ici. Je pense que l'on à le professeur que l'on mérite , à la mesure de nos sacrifices et de nos efforts.

HATSUMI Sensei : Je faisais 800 KM, les week end pour aller m'entraîner chez mon professeur TAKAMATSU Sensei, et cela ,pendant 15 ans. Les élèves dont vous parlez ne sont pas vraiment motivés . Ces gens là ne veulent pas pratiquer l'art martial mais recherchent plutôt une activité physique quelconque .

A ceux ci , je donne ce conseil :

si vous voulez pratiquer un sport pour vous défouler, faites du foot ball ou du squash;

si vous cherchez seulement à transpirer, faites du footing ou bien allez au sauna;

si vous préférez plutôt développer votre musculature , pratiquez les poids et haltères mais surtout ne pratiquez pas les budo dans l'espoir d'obtenir un de ces effets, car le BUDO n'est pas un sport et il a d´autres buts bien plus nobles que ceux ci. Aussi , pour pouvoir progresser, entraînez vous avec ceux qui viennent s'entraîner avec moi au Japon sinon il ne faudra pas s'étonner si lors d'une agression, vous avez un membre blessé ou cassé ou bien pire encore .

Bernard BORDAS : Avant de vous connaître, lorsque je pratiquais les arts martiaux nouveaux (post EDO) j'ai connu beaucoup de camarades de dojo qui avaient été les ´victimes´ de reflexes acquis durant les entraînements :

-Un d'entre eux avait eu l'avant bras cassé par un automobiliste , qui après une course poursuite terminée sur le bord de la route par une ´queue de poisson´, était descendu de son véhicule , marteau à la main et avait agressé mon malheureux ami . Ce dernier avait ´paré´ le coup de marteau, d´un JODAN AGE UKE techniquement parfait ....Mais conçu pour bloquer une attaque à main nue.

-Un autre de mes malchanceux ´collègues´ s'est cassé le coccyx en voulant effectuer un MAEGERI KEAGE JODAN (coup de pied avant , fouetté au visage) à un bagarreur de rue, lors d'une rixe à la terrasse d'un café : le bagarreur n'étant pas assez stupide pour bloquer l'attaque fulgurante de ce ´budoka´, il a tout simplement esquivé le coup d'un léger retrait du buste. Le fan de Bruce LEE, emporté par son élan, s'affala sur le trottoir en s'y brisant le fondement..

Je ne parle ici uniquement que des cas les moins dramatiques. ´Les urgences des hôpitaux reçoivent trop fréquemment des enfants s'étant cassé le poignet ou l'avant bras en effectuant une chute claquée apprise dans un dojo et effectuée dans une cour d'école ou bien sur le bord du trottoir en tombant de vélo´, me confia récemment un ami radiologue.

HATSUMI Sensei : Si ces enfants n'avaient pas été conditionnés par ces réflexes acquis lors d'entraînement d'arts martiaux sportifs, la fluidité qui est en eux n'aurait pas été bloquée. Et ils auraient naturellement roulé au sol et ainsi sauvegardé leur intégrité physique. Au Japon , dans la police, l'entraînement obligatoire est le KENDO et le JUJITSU ´moderne´. Mais cela ne sert à rien lors d'une interpellation dans escaliers du métro, sur un parking ou dans un train : Régulièrement des policiers se font tuer ou bien blesser en voulant maîtriser des individus ivres et armés seulement d'un couteau, dans des lieux publics. Peu de gens savent cela, mais les Japonais eux même, ignorent la pratique du BUDO d'avant l'époque MEIJI ...

Bernard BORDAS : Vous avez créé un règlement international authentifiant les membres de votre organisation, et sanctionnant ceux ci par des cartes de membre et des diplômes originaux. Afin d'éviter toute déviation et toute contrefaçon, il est facile de vérifier si tel élève ou tel professeur suit bel et bien votre enseignement en vérifiant s´il possède sa carte annuelle de membre ainsi que ses diplômes de grade ou le certificat ´SHIDOSHI MENKYO´ l'autorisant à enseigner en votre nom. Tout ceci nonobstant le fait que tout professeur reçoit son enseignement d'un SHIHAN désigné par vos soins.

HATSUMI Sensei : En effet , j'ai mis au point ce règlement afin de protéger l'authenticité dans l'enseignement du BUJINKAN et ainsi sauvegarder sa réputation. J'ai renvoyé beaucoup de professeurs hauts gradés qui ne suivaient pas ce règlement. Dernièrement , un professeur Espagnol que vous connaissez bien, a voulu revenir parmi nous, mais j'ai refusé. N'hésitez pas à faire de même dans votre pays, il faut être droit pour mériter sa place au sein du BUJINKAN. Heureusement, les meilleurs élèves de ces intrigants conspirateurs, viennent au Japon rechercher l'authenticité et surpassent alors de loin leurs anciens professeurs. C'est ainsi que vous êtes venu à moi , et j'en suis très heureux. C'est une grande chance pour l'Europe .

Bernard BORDAS : Je pense qu'il faut toujours chercher la vérité, même si certains média ne nous aident pas du tout, bien au contraire. Connaître cette vérité, est une très grande force, et la suivre c'est suivre MAKOTO NO MICHI. Avant de vous connaître, je n'arrivais pas à me contenter de reproduire des kata exotiques et ´stérilisés´, lorsqu'une évidence me vint à l'esprit : pendant l'occupation américaine du Japon, (´officiellement´ de 1945 à 1952), la pratique des arts martiaux et autres systèmes de combat était interdite. Ce fut grâce à l'intervention de Donn DRAEGER auprès de MAC HARTUR, que fut autorisé la pratique du combat à mains nues (escrime de poings ), d'origine Chinoise, développée à l'île d' OKINAWA et transformée pour l´armée en un système disciplinaire très figé, enfantant des commandos suicide. Etant déjà adaptée à l'éducation militaire, cette méthode de combat eu un grand succès auprès de l'armée d'occupation. Cependant, ce style Sino-Japonais, privilégiant l'exécution à l'adaptation , la création et la spontanéité naturelle du pratiquant, n'avait aucun rapport avec les KAKUTO BUGEI traditionnels conçus pour les Samurai et applicables sur les champs de batailles.

HATSUMI Sensei : Oui , en effet , c'était une ´drôle´ d'époque ...

Plus un gouvernement est rigide , et plus les institutions le sont aussi. Le peuple soumis se contente d'obéir aveuglément.

Bernard BORDAS : La part de divin qui est en nous, fait de nous des créateurs. Lorsque cette créativité est étouffée, il ne reste de nous, rien de plus que des cobayes de laboratoires politiques, obéissants et prévisibles. Ce qui rassure les institutions en place, mais empêche l'humanité de progresser. Les créateurs sont souvent ceux qui mettent en doute l'infaillibilité d'un système en cherchant à améliorer ce dernier .

HATSUMI Sensei : Celui qui a su apprivoiser le feu, a changé l'histoire de l'humanité; découlant de cette première évolution, la vapeur put être apprivoisée , puis l'électricité etc ....L'évolution, c'est le changement. Ceux qui ne veulent pas évoluer n'ont pas le droit de se plaindre d'un système puisqu'ils ne font rien pour le changer .

Bernard BORDAS : Sensei , pouvez vous nous parler de l'esprit ´SANSHIN´, les 3 grands principes fondamentaux qui sont la base du BUDO : s'agit il de la distance, du contrôle et de la direction ?

HATSUMI Sensei : Au début, c'est cela, puis une fois acquis cette base, il faut passer au niveau supérieur : SANSHIN signifie alors :

Le KYOJITSU (la ruse stratégique)

Le déséquilibre (la recherche du point faible chez l'adversaire)

L'invisibilité (la non utilisation de sa propre force , mais de celle de l'adversaire et de l'environnement) .

Bernard BORDAS : Cela signifie bien que dans chacune des techniques que nous utilisons au BUJINKAN, nous devons utiliser notre poids de corps, la feinte, et la force de l'adversaire pour le déséquilibrer, le maîtriser ou se défaire de sa saisie.

HATSUMI Sensei : Oui, cela se résume à devenir invisible aux yeux de l'adversaire.

Vous qui possédez une armure de l'époque EDO vous pourrez vous en servir pour expliquer aux européens, la raison d'utiliser telle technique ou bien telle autre avec l'esprit SANSHIN sur un adversaire en armure de guerre, et équipé pour le champ de bataille.

Beaucoup ont oublié ou bien ignorent totalement le fait que les techniques de combat utilisées dans les arts martiaux, ont été créées dans le but bien précis, d'être utilisées sur des adversaires armés et sachant se battre. On n'utilise pas de MAWASHI GERI sur un SAMOURAI en armure de guerre et armé jusqu'aux dents : Ceux qui croient cela sont réellement fous et dangereux pour eux-mêmes.

L'armure a bien sur ses points faibles et les techniques de KOSSHI JUTSU (piques sur les nerfs) , et de KOPPO JUTSU (utilisation de l'onde de choc pour atteindre le ´coeur´ de l'os) que nous utilisons à l'entraînement , peuvent être utilisées pour frapper à mains nues lorsque nous nous trouvons désarmés lors d'un affrontemen; mais on ne part jamais sur un champ de bataille sans armes et sans protections, pieds et poings nus, ce serait du suicide ou de la folie, rien de plus .

Depuis que j'écris des articles dans le magazine d'art martiaux « HIDEN BUDO & BUJUTSU », (enseignements secrets dans les arts et techniques de combat), beaucoup de professeurs m'écrivent de tout le Japon pour me remercier de leur dévoiler le sens profond du BUDO resté caché depuis longtemps. Les arts martiaux traditionnels n'étant plus enseignés au Japon depuis 1867, c'est une grande révélation pour beaucoup.

Bernard BORDAS . Je vous remercie pour toutes vos réponses à mes nombreuses questions. J'essaierai de transmettre au plus juste en traduisant au plus près. C'est une grande chance pour moi d'être votre élève depuis tant d'année, et j'espère que beaucoup comprendront le sens profond de vos propos et auront le courage d'évoluer. A ceux qui liront ces lignes et auront ainsi passé un moment en votre compagnie, je leur citerai une phrase merveilleuse d' Antoine de Saint- Exupery : « Nous méritons toutes nos rencontres , elles sont accordées à notre destinée et ont une signification qu'il appartient à chacun de découvrir »

HATSUMI Sensei : S'il vous plaît, soyez un guide pour les gens de bonne volonté, pour les chercheurs sincères mais surtout ne perdez pas de temps à convaincre ceux qui préfèrent rester à l'abri de leurs illusions ...

Bernard BORDAS : Je ferai de mon mieux, et si une seule personne en Europe commence à entrevoir le sens profond du KAKUTO NIHON KOBUJUTSU NINJUTSU alors cet art ancestral surgira du passé pour nous enseigner ce qui nous manque le plus dans le domaine des arts martiaux : la sincérité avec soi-même ainsi que les réponses à beaucoup de questions ....