Lettre de Maxence ( Paris )
Bonjour Bernard,
J'ai découvert une citation de Albert Einstein ; cela m'a interpellé car cela
m'a fait pensé au livre "Le pouvoir du moment présent" de Tolle.
Einstein au diapason de la pensée orientale ?
"Un être humain fait l'expérience de lui-même, de ses pensées et de des
sentiments comme étant séparés du reste, comme une illusion optique de sa
conscience. Cette illusion représente une sorte de prison, nous ramenant à nos
désirs personnels et à à notre affection pour les quelques personnes proches de
nous. Notre tâche est de nous libérer de cette prison par l'élargissement de
notre cercle de compréhension et de compassion pour embrasser toutes les
créatures vivantes et l'entièreté de la nature dans sa beauté."
Voici aussi un article intéressant sur Jane Goodall, une spécialiste des
gorilles et chimpanzés.
Amicalement,
Maxence
Jane Goodall : " Chaque bouchée change le monde "
LE MONDE 2 - 29.02.08
Sa longue enquête sur les chimpanzés l'a rendue célèbre. Grâce à elle, on sait
à quel point l'animal est proche de l'homme. A 73 ans, Jane Goodall engage un
nouveau combat. Dans "Nous sommes ce que nous mangeons" (Actes
sud), elle dénonce les aberrations de l'industrie agroalimentaire et lance un
plaidoyer pour une alimentation responsable. Rencontre avec une vieille dame
indignée.
Le docteur Jane Goodall a bouleversé les sciences de la nature, l'éthologie,
toutes nos conceptions bornées sur les "animaux-machines" - de
mauvais prétextes, dit-elle, pour les massacrer.
Jane Goodall a été honorée pour ses travaux par la National Geographic Society,
reçu la médaille Benjamin Franklin pour les sciences de la vie, le titre de
"messager de la paix" des Nations unies, la récompense Gandhi-King
pour la non-violence - et elle est officier de la Légion d'honneur
française. Elle est l'auteur de plusieurs livres, essais et articles
d'éthologie importants. Elle sillonne désormais le monde pour alerter
l'opinion. Elle passe à Paris en cette fin janvier pour lancer un nouveau
combat, défendu dans son dernier ouvrage paru : Nous sommes ce que nous
mangeons.
Pourquoi s'intéresse-t-elle aujourd'hui à la nourriture ? Toujours à cause des
animaux. D'entrée d'entretien, sa colère gronde. "Quand des gens me
disent qu'ils sont révoltés par les traitements que nous infligeons aux
animaux, cela me met en rage. Que font-ils pour les empêcher ? Quels animaux
mangent-ils tous les jours ? Aident-ils les populations défavorisées qui tuent
les espèces menacées pour se nourrir ?" Jane Goodall est une vieille
dame indignée. Il y a de la suffragette britannique, de l'anarchiste activiste
derrière ce sourire lumineux. En arrivant à l'Ecole nationale de chimie, elle
courait dans l'escalier. "Je fais un peu de gymnastique. Je suis
végétarienne, regardez comme je suis en forme. Nous pouvons tout à fait nous
passer de viande, vous savez !"
OBÉSITÉ ET GASPILLAGE
Dans son livre, Jane Goodall dénonce notre "boulimie" occidentale de
viande. Elle en énumère les conséquences, comme l'avait déjà fait l'économiste
Jeremy Rifkin dans son étude Beyond Beef ("Au-delà du boeuf", Plume
Books, 1993, non traduit). Les chiffres qu'ils citent effraient. 1,2 milliard
de boeufs, vaches, veaux et moutons destinés à l'abattage vivent sur terre :
100 000 bovins sont abattus par jour aux Etats-Unis, 3 000 000 par an en
France. Ce véritable continent d'animaux de boucherie, et la monoculture
céréalière qui l'accompagne, occupent 25 % des terres cultivées planétaires. Un
tiers des céréales mondiales nourrit le bétail que dévorent seulement 500 millions
d'Occidentaux trop gras.
Au Brésil, 23 % des terres arables vont à l'alimentation du boeuf exporté, au
détriment du maïs et des haricots noirs, nourriture de base des paysans. 90 %
du boeuf du Guatemala, pays en malnutrition, part aux Etats-Unis. 50 000 tonnes
de boeuf passent chaque année de l'Amérique latine aux Etats-Unis. Les
conséquences ? L'obésité : 6,7 milliards de hamburgers sont vendus aux
Etats-Unis chaque année dans les fast-foods. En moyenne, un Américain entre 7
et 13 ans mange 6,2 hamburgers par semaine, presque un par jour. L'eau
gaspillée : selon Rifkin, 50 % de l'eau consommée aux Etats-Unis sert à
l'élevage. Et le réchauffement planétaire : les déjections et pets des
ruminants libèrent chaque année dans l'atmosphère 60 millions de tonnes de
méthane, dont la molécule accumule vingt-cinq fois plus de chaleur solaire
qu'une molécule de CO2.
"Au départ, je voulais juste écrire un livre de recettes végétariennes,
explique Jane Goodall avec son joli sourire de grand-mère. Et puis
j'ai commencé à enquêter sur la façon dont le monde se nourrit. J'ai été
épouvantée. Nous avons perdu la raison !" Elle s'étonne qu'entre 1997
et 2003, l'obésité ait augmenté de 15 % en France - que 11,6 % d'adultes et 15
% d'enfants y souffrent de surpoids. Le docteur Jane Goodall a une explication.
"La multiplication des fast-foods, la mondialisation d'une cuisine bon
marché à base de viande et d'huiles sursaturées, voilà ce qui a altéré la
tradition française du bien-manger, son goût pour les produits frais et de
terroir.
- Vous n'allez pas convaincre les Français de devenir végétariens.
- Ils pourraient manger moins de viande. Ils pourraient s'interroger sur
l'élevage et l'abattage de masse, se demander quelle philosophie justifie
toutes ces souffrances. Pensez à ce qu'est la vie d'une vache, élevée en
prison, piquée aux hormones, s'effondrant sur elle-même, souvent envoyée
à l'abattoir consciente, écorchée vive.
- Ecorchée vive ?
- Je n'invente rien. De nombreux animaux meurent dans des conditions effroyables,
dépecés encore vivants, lisez le reportage de Gail A. Eisnitz
sur les abattoirs de Chicago [Slaughterhouse : the Shocking Story of Greed,
Neglect, and Inhumane Treatment Inside the US Meat Industry, Prometheus Books,
1997]. Avez-vous déjà approché une vache ? Enfant, j'allais à la ferme de ma
grand-mère dans le Kent. Les vaches répondaient à leur nom, nous connaissions
la personnalité de chacune, le troupeau paissait dans un pré de trèfles,
changeait de pâturage. Ensuite, nous y mettions les cochons qui retournaient la
terre, dévoraient les bouses, éliminaient bactéries et parasites. J'adore les
cochons. Ce sont des bêtes très intelligentes, joueuses, affectueuses, comme
les chiens. Quand on pense qu'ils sont enfermés dans des porcheries minuscules
où règne une odeur infernale, alors qu'ils possèdent un odorat extrêmement fin
! En mangeant tous ces animaux, qui ont longtemps été nos dieux, nos proches,
nous mangeons leurs souffrances, nous incorporons les tortures qu'ils
subissent. Je ne peux pas l'oublier."
De la façon dont l'homme traite les animaux, il traitera les humains. C'est un
des thèmes récurrents chez Jane Goodall. "Prenez les premières chaînes de
montage des usines Ford, elles ont été copiées sur le modèle des abattoirs. Ce
n'est pas par hasard." Henri Ford, selon elle, avait remarqué que
parcelliser les opérations d'écorchage concentrait les employés sur une
activité mécanique - qui leur évitait toute réflexion. On n'abattait plus des
bêtes, on abattait un travail. Sans état d'âme. En appliquant ces méthodes aux
humains, Henri Ford a inauguré les "temps modernes" décrits par
Chaplin. L'ère industrielle qui a déshumanisé le travail - et le
travailleur.
LE MARTYRE DES SAUMONS
"Dès que nous ne considérons plus les humains comme tels, nous les traitons,
dit-on, comme des animaux . Or, traiter sans aucune compassion les animaux, les
considérer comme des objets industriels et plus comme des espèces souffrantes,
est déjà une cruauté indéfendable." Sa colère scintille. Evaluer les
conséquences incalculables de chaque bouchée de nourriture, voilà la nouvelle
quête de Jane Goodall.
Prenez un sushi. La semaine de notre rencontre, le Fonds mondial pour la nature
(WWF) appelait solennellement les grandes surfaces à cesser de vendre du thon
rouge, le grand thon fuselé de Méditerranée. Il disparaît à jamais, dégusté
dans tous les restaurants japonais d'Europe. Jane Goodall hausse les épaules à
cette nouvelle. Rien ne l'étonne plus depuis qu'elle mène ses recherches.
Beaucoup de grands poissons sont condamnés à court terme : elle en dresse la
liste dans son ouvrage, au chapitre "Le pillage des mers et des
océans". D'après des enquêtes canadiennes récentes, le saumon boccacio, la
raie tachetée, le chevalier cuivré, le colin, l'églefin, l'espadon, le capelan,
le thon, la morue (ou cabillaud) sont tombés en Atlantique en dessous des 10 %
de leurs populations de 1950. "Quand j'étais petite, la morue était
considérée comme le pain de la mer . Elle était très bon marché. Nous en
achetions dans les fish and chips et les emportions chez nous dans du papier
paraffiné. Aujourd'hui, la morue est en voie d'extinction. Tout comme le saumon
sauvage. Nous mangeons des saumons d'élevage entassés dans des fermes
piscicoles où on les nourrit avec des petits poissons, décimés à leur tour. Ils
attrapent des poux de mer qui se répandent hors des cages et exterminent les
espèces sauvages. Ils présentent des ulcères, des maladies du foie, deviennent
obèses. Les producteurs les traitent avec des antibiotiques et des hormones de
croissance. Ils les inondent avec des colorants roses pour que leur chair soit
présentable dans les supermarchés. Des études menées par la biologiste Angela
Morton en Colombie-Britannique ont montré qu'ils sont infestés par des
bactéries". Le docteur Jane Goodall ne se lasse pas d'égrener les
absurdités associées à ce qu'elle appelle l'"agrobusiness". "Prenez
l'usage méthodique des semences à rendement élevé. Elles finissent par
appauvrir dangereusement le patrimoine génétique des plantes mondiales. En
1970, dans toute l'Asie, les semences de riz ont été attaquées par un virus.
Les scientifiques ont cherché partout une espèce résistante. Ils en ont trouvé
une seule, dans une vallée indienne reculée. Aujourd'hui, cette vallée a été
submergée par un projet hydro-électrique. Que se serait-il passé, si cela était
arrivé avant ?"
Quand elle parle des OGM, c'est pour mettre en garde. "De très
nombreuses anecdotes montrent que les animaux ont une aversion naturelle pour
les OGM. Ainsi les oies sauvages ne vont jamais dans les champs de colza à
graines modifiées. En Amérique, des éleveurs ont constaté que les vaches
préfèrent le maïs naturel au maïs Bt, les porcs dédaignent les rations OGM.
Quant aux ratons laveurs, ils dévastent les champs bio, pas les autres.
Pourquoi ? Ils développent des sens plus acérés que les nôtres. Une étude
systématique réalisée en Grande-Bretagne par le chercheur Arpad Pusztai a
montré que les pommes de terre Bt rendent malades les rats de laboratoire. Ce
chercheur a été suspendu, puis, heureusement, réhabilité par la revue The
Lancet."
DES SIGNES D'OPTIMISME
Derrière sa critique de la nourriture industrielle, les animaux demeurent
toujours au cour de ses préoccupations. "Aux Etats-Unis, les produits
chimiques agricoles tuent à peu près 67 millions d'oiseaux chaque année. En
Iowa, on ne les entend plus saluer le printemps sur les terres cultivées.
Silent spring, " le printemps silencieux", la prophétie de Rachel
Carson, une des initiatrices du mouvement écologique des années 1960, semble en
passe de se réaliser. C'est affreux." Quand on oppose à Jane Goodall
qu'il faut bien développer une agriculture intensive pour nourrir une
population de six milliards d'humains, elle se fâche.
- Je crois à l'avenir de la culture biologique !
- Mais cela ne suffira pas.
- Les jeunes générations comprennent, je le vois dans toutes mes
conférences. Elles vont boycotter la nourriture industrielle, elles vont
changer leur manière de se nourrir, et cela va gagner le monde.
- Vous voyez des signes d'optimisme ?
- Partout. En 1990, aux Etats-Unis, les consommateurs ont acheté pour 1milliard
de dollars d'aliments et de boissons issus de l'agriculture biologique. En
2002, ce chiffre atteignait 11 milliards. Que se passera-t-il en 2020 ?
Résultat immédiat, de plus en plus de fermiers américains choisissent de se
convertir aux méthodes biologiques. On comptait en 1997 485 000 hectares bio .
Ils avaient doublé en 2004. C'est très encourageant. Il faut aussi voir les
rendements. Pendant la sécheresse de 1998, les exploitations bio américaines
ont donné des récoltes beaucoup plus abondantes que les fermes industrielles.
Cela commence à se savoir. Même si notre vieux monde industriel, voué au profit
rapide, ne change pas par préoccupation éthique ou par compassion pour les animaux,
il devra bien évoluer ne serait-ce que pour survivre. Cela me rend optimiste !
Revoilà son sourire lumineux.